Pourquoi ne pas apprendre? Ce blog s'adresse aux curieux, à tous ce qui ont soif de connaissance, à ceux qui raffolent de la France, du français, de Paris... à ceux qui ne cesseront jamais d'être élèves de la vie!!!
Alfred de Vigny
Publié le
par Marika Fumagalli
LA SOLITUDE
Il mourut en septembre 1863. Il souffrait, depuis longtemps, d'un cancer de l'estomac; il passa ses dernières années à soigner sa femme, Lydia Jane Bunbury, d'origine anglaise, très belle, dit-on, et plongée dans une profonde démence. L'amour de sa vie, tourmenté, inquiet, voué à l'échec, fut cependant l'actrice Marie Dorval, l'une des plus grandes de l'époque.
Alfred de Vigny, que Marcel Proust considérait, avec Baudelaire, comme «le plus grand poète du XIXe siècle"», mourut seul.
La biographie rédigée par l'Académie française est impitoyable: « Indifférent au public, le vide se fit autour de son cercueil, accompagné seulement de quelques romantiques de la première heure ».
SA VIE
Issu d'une lignée de militaires, Alfred de Vigny passa sa jeunesse sous les armes.
Il grandit dans le mythe de Lord Byron, fit partie du cercle de Victor Hugo. Il traduisit Shakespeare. Les critiques disent que les "poèmes philosophiques" rassemblés sous le titreLes Destinéesen 1864, son œuvre définitive, annoncent les innovations de Stéphane Mallarmé.
CHATTERTON
Le chef-d'œuvre d'Alfred de Vigny reste cependantChatterton: jouée au Théâtre français le 12 février 1835 (avec son aimée Marie Dorval dans le rôle principal féminin), la pièce connut un succès absolu; elle fut applaudie, entre autres, par George Sand et Sainte-Beuve. De ce texte, Leoncavallo tira un opéra lyrique bien moins chanceux, du même nom, monté sur la scène du Teatro Drammatico Nazionale de Rome en 1896, avec peu de représentations.
Alfred de Vigny était obsédé par la figure de Thomas Chatterton, l'acerbe et génial poète de Bristol, suicidé à un peu moins de dix-huit ans, en 1770, à Londres. Il lui semblait, plus que tout autre, avant tous, l'emblème du poète, éternellement jeune, qui se heurte à l'indifférence de la société littéraire et "va jusqu'au bout". Le poète qui s'immole pour la poésie, avec une désespérance messianique. Thomas Chatterton, aimé de Coleridge et de Keats, fut un symbole, plus cité que lu.
Le "suicidé" par la société
Alfred de Vigny fait de Chatterton le poète par excellence, l'inspiré absolu, qui ne fait aucun compromis et est traité par les hommes comme un être étrange, un étranger, un fou. Chatterton n'est pas coupable de suicide, c'est la société qui l'a contraint à se tuer. Le poète est comme le scorpion enfermé pour jouer par des enfants dans un cercle de feu ; se voyant perdu, l'arthropode retourne contre lui-même son aiguillon venimeux et meurt, tandis que les autres, autour, rient. L'idée du suicidé par la société sera reprise avec fureur par Antonin Artaud en parlant de Vincent Van Gogh, un autre artiste messianique.
Alfred de Vigny a prophétisé la figure du maudit: c'est à lui que Paul Verlaine se réfère quand, en 1884, il publie l'essai sur lesPoètes maudits.
À sa manière, Alfred de Vigny s'aligna sur le dur entraînement de Chatterton. Il tourna le dos à la ville, refusa de publier, continuant à approfondir son œuvre. Il voyait Chatterton tous les jours, dans les brèves forêts qui entouraient sa villa – il s'était métamorphosé en renard, disait-il.
J'ai voulu montrer l'homme spirituel étouffé par la société matérialiste, où l'avide calcul exploite sans pitié l'intelligence et le travail. Je ne veux pas justifier les actes désespérés des infortunés mais protester contre l'indifférence qui contraint ceux-ci à les accomplir.
Le Poète est tout pour moi ; Chatterton est le nom d'un homme – j'ai omis les faits exacts de son existence pour tirer de son destin l'emblème éternel d'une noble misère.
Aujourd'hui tes compatriotes, cher Chatterton, t'appellent 'garçon prodige'... Tu étais malheureux – cela me suffit. Âme désolée, pauvre âme de dix-huit ans ! Pardonne-moi d'avoir érigé en symbole le nom mortel que tu portais sur cette terre, pour faire du bien en ton nom.